La tulipe au prix d'une maison
Au XVIIe siècle, aux Pays-Bas, on aurait proposé 10 000 florins pour un seul bulbe de tulipe. La première bulle spéculative de l'histoire… du moins, c'est ce qu'on raconte.
Entre 1634 et 1637, les Hollandais s'arrachent les tulipes rares, surtout celles aux pétales striés de flammes. Dans des tavernes, on signe des contrats sur des bulbes encore en terre. Des contrats à terme, avant l'heure.
Pour la plus convoitée, la Semper Augustus, on aurait proposé jusqu'à 10 000 florins, le prix d'une belle maison au bord d'un canal d'Amsterdam. Puis, début février 1637, le marché s'effondre. Selon un pamphlet de l'époque, tout commence à Haarlem, lors d'une vente où personne n'achète, même en baissant le prix.
En 1841, l'écrivain écossais Charles Mackay en fait le récit d'une folie collective. Mais l'historienne Anne Goldgar a épluché les archives : les acheteurs étaient surtout des marchands et artisans aisés, et elle n'a trouvé aucune faillite clairement due aux tulipes.
Le plus fou : ces rayures qui valaient une fortune étaient causées par un virus, transmis par les pucerons. Il affaiblissait les bulbes, génération après génération. La Semper Augustus a fini par disparaître. On spéculait, sans le savoir, sur une maladie.
Dès qu'on parle de cryptos, d'IA ou de n'importe quelle bulle.
Idées reçues
Ce qu'on raconte sur cette histoire, et ce qui est vrai.
« La tulipe est une fleur originaire des Pays-Bas. »
Elle vient des montagnes d'Asie centrale, comme le Tian Shan. Cultivée en Perse dès le Xe siècle, puis dans l'Empire ottoman, elle gagne l'Europe au XVIe siècle. À Leyde, le botaniste Charles de l'Écluse (Clusius) en plante au jardin botanique fin 1593 et lance sa culture en Hollande.
Les Pays-Bas en ont fait leur emblème et leur grande spécialité, au point qu'on oublie son origine. Le musée de la Tulipe d'Amsterdam doit lui-même rappeler qu'elle ne vient pas de Hollande et la décrit comme une grande voyageuse.
« Pendant la tulipomanie, un marin a été jeté en prison pour avoir mangé un bulbe qu'il avait pris pour un oignon. »
Rien ne l'atteste. La Smithsonian range l'anecdote parmi les histoires de la tulipomanie qui « ne sont pas vraies ». Et un bulbe de tulipe, cru, n'a rien d'un oignon : il est amer et toxique.
L'anecdote vient de Charles Mackay, en 1841, qui l'a puisée dans des pamphlets moralisateurs publiés par des calvinistes hollandais pour dénoncer la spéculation. Elle a collé parce qu'elle résume la folie de l'époque en une image.
« Ruinés par le krach des tulipes, des spéculateurs se sont jetés dans les canaux. »
« Personne ne s'est noyé dans les canaux », écrit l'historienne Anne Goldgar. Elle n'a trouvé aucune faillite clairement due aux tulipes, et le commerce ne touchait qu'un cercle restreint : elle a identifié environ 350 personnes, un chiffre sans doute sous-estimé selon elle.
Ces drames viennent du récit de Charles Mackay, qui a pris pour argent comptant les chansons et pamphlets satiriques de 1637. Réédité sans cesse, son livre sert encore d'exemple à chaque nouvelle bulle financière.
- Tulip mania — Wikipedia
- There Never Was a Real Tulip Fever — Smithsonian Magazine
- Tulip mania: the classic story of a Dutch financial bubble is mostly wrong — The Conversation (Anne Goldgar)
- The Tulip mania — Beursgeschiedenis (histoire de la Bourse, Pays-Bas)
- Semper Augustus: History's Most Famous Tulip — Amsterdam Tulip Museum
- Broken Tulips: The Beautiful Curse — Amsterdam Tulip Museum
- Why do tulips break? — John Innes Centre
- How the tulip became a symbol of Turkey and the Netherlands — Europeana
- A Look at the Dutch Tulip Mania, Which Ended Today in 1637 — The Paris Review