L'homme qui a vendu la tour Eiffel
En 1925, raconte-t-on, un homme a vendu la tour Eiffel. Et il a failli recommencer.
Victor Lustig, escroc de génie, lit dans la presse que la tour coûte une fortune à entretenir. Il fait fabriquer du faux papier à en-tête du ministère des Postes et Télégraphes et se présente comme haut fonctionnaire.
Il réunit des ferrailleurs dans un grand hôtel parisien : l'État va démonter la tour et vendre sa ferraille. Le dossier est confidentiel, pour éviter le scandale. Il repère le plus fébrile, André Poisson, un homme d'affaires en quête de reconnaissance. Il lui fait même comprendre qu'un pot-de-vin aiderait.
Poisson paie. Lustig file en Autriche avec l'argent.
Poisson, trop honteux, ne porte jamais plainte. Alors Lustig revient pour la revendre. Cette fois, la police est prévenue. Il s'enfuit aux États-Unis… et finira à Alcatraz, pour fausse monnaie. Seule trace de l'affaire : un livre paru en 1961.
Dès qu'on parle d'arnaques en ligne : l'une des plus culottées n'a pas eu besoin d'Internet.
Idées reçues
Ce qu'on raconte sur cette histoire, et ce qui est vrai.
« La vente de la tour Eiffel par Victor Lustig, en 1925, est un fait historique bien établi. »
Lustig a bien existé : la presse française parle de lui en juillet 1929, quand il est arrêté à Paris pour faux chèques. Mais aucun journal, aucune plainte, aucune archive connue ne mentionne la vente de la tour.
L'affaire n'est connue qu'après sa mort, par le livre The Man Who Sold the Eiffel Tower (1961), écrit par James F. Johnson, l'agent du Secret Service qui l'avait arrêté, avec le journaliste Floyd Miller. Elle repose sur ce que Lustig, grand vantard, a raconté. Même le site officiel de la tour la présente pourtant comme un fait.
« Victor Lustig a vendu la tour Eiffel deux fois. »
Même dans le récit d'origine, la seconde tentative échoue : la police est prévenue avant la vente, et Lustig doit quitter la France.
« L'homme qui a vendu la tour Eiffel… deux fois » fait un meilleur titre. La formule s'est imposée dans des magazines comme Smithsonian ou La Libre, et dans d'innombrables articles en ligne.
« Victor Lustig était un comte. »
Rien ne prouve qu'il ait été noble. Il aurait utilisé au moins 45 identités et son nom officiel aux États-Unis était Robert V. Miller.
« Le Comte » était un surnom, dû à ses manières d'homme du monde. La presse américaine l'appelait déjà « le comte Lustig », et le titre a fini par passer pour vrai.
« Victor Lustig est mort à Alcatraz. »
Après une dizaine d'années à Alcatraz, il est transféré au centre médical des prisons fédérales de Springfield, dans le Missouri. Il y meurt le 11 mars 1947.
Alcatraz est la prison qu'on retient, et sa mort est passée inaperçue : elle n'a été rendue publique qu'en 1949. L'erreur est tenace : même le site officiel de la tour Eiffel écrit qu'il « mourut en 1947 à la célèbre prison fédérale d'Alcatraz ».
- Victor Lustig — Wikipedia
- Les escroqueries impossibles de l'homme qui a vendu la tour Eiffel — RetroNews (BnF)
- The Smoothest Con Man That Ever Lived — Smithsonian Magazine
- Qui a vendu la tour Eiffel ? — Site officiel de la tour Eiffel (SETE)
- The Man Who Sold the Eiffel Tower. Twice. — Smithsonian Magazine
- The long con of underworld grifter ‘Count’ Victor Lustig — The Mob Museum
- L'histoire de ce roi de l'arnaque qui a vendu la tour Eiffel — Slate.fr
- Victor Lustig — EBSCO Research Starters