Les lemmings ne se suicident pas
« Suivre comme des lemmings » : l'image vient d'un suicide collectif qui n'existe pas. Et d'un film Disney truqué.
Quand ils deviennent trop nombreux, les lemmings se jettent en masse du haut des falaises.
Ce petit rongeur de l'Arctique traîne des légendes depuis des siècles : en 1532, un géographe bavarois affirmait même qu'ils tombaient du ciel pendant les orages.
Mais c'est Disney qui fixe l'image, en 1958, avec White Wilderness, un documentaire récompensé par l'Oscar. On y voit des lemmings se jeter à l'eau du haut d'une falaise.
En 1982, une enquête de la télévision publique canadienne révèle le trucage. Les lemmings avaient été transportés depuis la baie d'Hudson jusqu'en Alberta, au bord d'une rivière des Rocheuses, et l'équipe les poussait elle-même dans le vide. Pour les scènes de migration, on les faisait courir sur un plateau tournant.
La réalité : leur population explose puis s'effondre environ tous les quatre ans, ils migrent en masse, et certains se noient par accident. Aucun suicide. Les seuls à avoir suivi aveuglément, c'est nous, qui avons cru le film.
Quand quelqu'un traite les autres de moutons ou de lemmings.
Idées reçues
Ce qu'on raconte sur cette histoire, et ce qui est vrai.
« C'est le film de Disney White Wilderness, en 1958, qui a inventé le mythe du suicide des lemmings. »
Disney l'a popularisé, mais l'image circulait déjà. En 1877, la revue Popular Science Monthly décrivait des lemmings de Norvège qui se jettent dans l'Atlantique et s'y noient, et en 1918 le National Geographic racontait leurs grandes migrations en Scandinavie.
Le film a donné une « preuve » en images, récompensée par un Oscar, à une légende qui n'en avait pas : d'où l'idée qu'il l'avait créée. Britannica et le service de la faune de l'Alaska en font d'ailleurs le principal responsable du mythe, sans en être l'origine.
« Le lemming est un petit rongeur docile qui suit le troupeau sans broncher. »
Le lemming de Norvège fait face à ses prédateurs au lieu de fuir : pelage noir, jaune et blanc très voyant, cris, charges et morsures. Dans une étude publiée en 2015, il criait lors d'un tiers des rencontres observées, contre moins de 3 % pour le lemming brun.
L'expression « suivre comme des lemmings » en a fait l'emblème du suiveur. Le biologiste suédois Malte Andersson, de l'université de Göteborg, y voit au contraire un rare cas d'« aposématisme » chez un mammifère herbivore : comme la guêpe, il affiche ses couleurs pour avertir qu'il se défend.
« Quand les lemmings deviennent trop nombreux, c'est la famine qui fait s'effondrer leur population. »
Pas forcément. Au nord-est du Groenland, 15 ans de suivi ont montré que le cycle de quatre ans y est piloté par quatre prédateurs : hermine, renard polaire, harfang et labbe à longue queue. Le manque de nourriture ou de place ne semblait jouer aucun rôle.
L'idée d'animaux qui épuisent leurs ressources, puis fuient ou meurent, est la plus intuitive, et elle a nourri la légende du suicide. L'étude, publiée dans Science en 2003, a montré que les prédateurs pouvaient suffire, même si les causes des cycles restent débattues selon les régions.
- Lemming — Wikipedia
- Lemming Suicide Myth: Disney Film Faked Bogus Behavior — Alaska Department of Fish and Game
- Do Lemmings Really Commit Mass Suicide? — Encyclopaedia Britannica
- Walt and the True-Life Adventures — The Walt Disney Family Museum
- Lemmings Do Not Explode Or Throw Themselves Off Cliffs — Smithsonian Magazine
- Are Lemmings Really Suicidal? The Truth Behind Animal Myths — National Geographic
- The Norwegian Lemming and its Migrations (Popular Science Monthly, août 1877) — Wikisource
- Norwegian lemmings dress loudly and scream even louder to survive — EurekAlert! (AAAS)
- Predators may drive lemming cycles (Gilg et al., Science, 2003) — EurekAlert! (AAAS)