Le Groenland, un coup de marketing viking
Le Groenland, « pays vert », est couvert de glace. L'Islande, « pays de la glace », est verdoyante l'été. Ces deux noms sont nés d'une déception et d'un coup de pub.
IXᵉ siècle. Le Viking Flóki Vilgerðarson part de Norvège pour une terre dont on lui a parlé, à l'ouest. Il navigue en lâchant des corbeaux pour trouver la côte, d'où son surnom : Flóki aux corbeaux. Il passe l'hiver sur place, mal préparé. Le bétail ne survit pas.
Au printemps, il grimpe sur une montagne et voit un fjord rempli de glaces flottantes. Dégoûté, il baptise l'île « Ísland », le pays de la glace. De retour en Norvège, il la décrit comme une terre sans valeur.
Un siècle plus tard, vers 982, Erik le Rouge est banni d'Islande pour trois ans. Il explore une immense terre plus à l'ouest. Pour y attirer des colons, il lui faut un nom qui donne envie. Il l'appelle le « pays vert » : Grænland.
Ça marche : en 985 ou 986, 25 navires partent avec lui, 14 arrivent. La colonie comptera 2 000 à 3 000 habitants à son apogée. Selon la saga, Erik l'avait dit lui-même : les gens viendraient plus volontiers si la terre avait un beau nom.
Dans une conversation sur le marketing ou sur le Groenland, souvent dans l'actualité.
Idées reçues
Ce qu'on raconte sur cette histoire, et ce qui est vrai.
« Quand les Vikings sont arrivés, le Groenland était vraiment vert. »
Seuls les fonds de fjords du sud-ouest offraient des prairies. La calotte glaciaire, vieille de centaines de milliers d'années, couvrait déjà l'essentiel de l'île. Et une étude de 2015 sur les moraines suggère que l'« optimum climatique médiéval » n'a guère réchauffé l'ouest du Groenland.
Le nom lui-même, plus l'idée d'un Moyen Âge plus doux en Europe, ont fait croire à une île verdoyante. L'étude de Nicolás Young, de l'université Columbia, publiée en 2015, a remis en cause ce scénario pour le Groenland.
« Erik le Rouge a découvert le Groenland. »
Des peuples venus d'Amérique du Nord s'y sont installés par vagues depuis environ 4 500 ans. Côté nordique, Gunnbjörn Ulfsson avait déjà longé ses côtes plus tôt dans le Xe siècle, et le Livre des Islandais signale que les colons d'Erik y trouvèrent des restes de bateaux en peau et des pierres taillées.
Erik est le premier à y fonder une colonie européenne, et les textes islandais, seules sources écrites, racontent l'histoire de son point de vue. Les peuples de l'Arctique n'ont pas laissé de textes, d'où leur effacement du récit.
« Les Vikings du Groenland sont morts de faim parce qu'ils refusaient de vivre comme les Inuits et de manger du poisson. »
L'analyse de 80 squelettes montre qu'au XIVe siècle, les phoques représentaient 50 à 80 % de leur alimentation. Et les femmes jeunes manquent dans les dernières tombes : les chercheurs y voient plutôt un départ progressif qu'une famine.
La thèse a été popularisée en 2005 par Jared Diamond dans Effondrement, appuyée sur la rareté des arêtes de poisson dans les fouilles. Les études isotopiques du Musée national du Danemark et de l'université d'Aarhus, publiées en 2012, l'ont largement nuancée.
- Flóki Vilgerðarson — Wikipedia
- Erik the Red — Encyclopaedia Britannica
- Íslendingabók (Livre des Islandais), chap. 6 — Wikisource (traduction)
- The Saga of Erik the Red — Icelandic Saga Database
- Did Climate Change Make the Norse Disappear From Greenland? — Smithsonian Magazine
- Why is Iceland called Iceland? — Iceland Review
- History of Greenland — Visit Greenland (office de tourisme officiel)
- Why Did Greenland's Vikings Vanish? — Smithsonian Magazine
- Greenland's Viking settlers feasted on seals, then left — ScienceNordic