Frankenstein, fils d'un volcan
Frankenstein est né d'une éruption volcanique en Indonésie. Et le vampire moderne aussi, le même été, dans la même maison.
Avril 1815 : le volcan Tambora, en Indonésie, explose. C'est la plus puissante éruption de l'histoire connue. Ses cendres et ses gaz voilent le soleil dans le monde entier. L'année suivante, 1816, reste dans l'histoire comme « l'année sans été » : il neige en juin en Nouvelle-Angleterre, les récoltes échouent, l'Europe connaît la famine.
Juin 1816, au bord du lac Léman. Lord Byron a loué la villa Diodati, avec son médecin, John Polidori. Tout près logent le poète Percy Shelley, sa compagne Mary Godwin, 18 ans, et Claire Clairmont, la sœur par alliance de Mary. Tous se retrouvent chez Byron. Il pleut sans arrêt. Enfermés, ils lisent des histoires de fantômes, et se lancent un défi : chacun écrira la sienne.
Mary y conçoit l'histoire d'un savant qui donne vie à une créature. Frankenstein paraît le 1er janvier 1818, sans nom d'auteur.
Polidori, lui, développe une idée de Byron : Le Vampire, publié en 1819, fonde le vampire romantique moderne. En une saison pourrie, un volcan a vu naître deux monstres qui hantent encore la littérature.
Un été pluvieux, ou en passant à Genève.
Idées reçues
Ce qu'on raconte sur cette histoire, et ce qui est vrai.
« Dans le roman de Mary Shelley, Frankenstein est le nom du monstre. »
Frankenstein, c'est le savant, Victor Frankenstein. Sa créature n'a pas de nom : il l'appelle « la créature », « le démon », « le misérable ».
La confusion est presque aussi vieille que le livre : dès 1834, un texte anglais dit du public qu'il « ne vaut guère mieux qu'un Frankenstein », au sens de monstre, relève le dictionnaire Merriam-Webster. Et les adaptations, du théâtre en 1823 au film Universal de 1931, laissent la créature sans nom. Le film rebaptise même le savant Henry.
« Dans le roman de Mary Shelley, le monstre de Frankenstein est une brute qui grogne, avec une tête plate et des boulons dans le cou. »
Dans le roman, la créature apprend à parler et à lire en observant en cachette une famille. Elle lit notamment Le Paradis perdu de Milton, qui la bouleverse, et s'exprime avec éloquence. Aucun boulon dans le livre.
Dès 1823, la première adaptation au théâtre, Presumption, en fait un monstre muet qui s'exprime par la pantomime. Le film de 1931 fixe l'image : le maquilleur Jack Pierce invente la tête plate et les boulons, et Boris Karloff joue un monstre sans parole.
« C'est en réalité Percy Shelley qui a écrit Frankenstein. »
Le manuscrit, conservé à la Bodleian Library d'Oxford, est très majoritairement de la main de Mary. Percy l'a relu et retouché. Une étude stylométrique publiée en 2023 conclut elle aussi que Mary est bien l'autrice.
Le roman paraît sans nom d'auteur. Dès mars 1818, Walter Scott écrit dans le Blackwood's Magazine qu'« on dit » le livre de Percy Shelley. Le nom de Mary n'apparaît qu'en 1821, dans une traduction française. La thèse a été relancée en 2007 par le livre de John Lauritsen The Man Who Wrote Frankenstein.
- Tambora — Smithsonian Institution, Global Volcanism Program
- Blast from the Past — Smithsonian Magazine
- Frankenstein, or the Modern Prometheus — Shelley-Godwin Archive (NYPL, Bodleian Libraries, MITH)
- Frankenstein (1931) — Britannica
- Frankenstein: Penetrating the Secrets of Nature — U.S. National Library of Medicine
- The First Season of Presumption! (S. Hoehn) — Romantic Circles, University of Pennsylvania
- Review of Frankenstein by Walter Scott, Blackwood's Edinburgh Magazine, mars 1818 — University of Pennsylvania
- Did Mary Shelley write Frankenstein? A stylometric analysis — Digital Scholarship in the Humanities, Oxford Academic
- Frankenstein and Frankenfood: The “Franken-” Prefix — Merriam-Webster